Association Tokombéré La Flèche

Evènements ici et là-bas

Conférence du Père Grégoire Cador

28 février 2015, Le Mans

 

Pour retrouver l'intégralité de la conférence en vidéo cliquez  ici

 

face à la tourmente Boko-Haram, 

des communautés témoignent de l'espérance

 

Mon intervention ce soir est un cri d'alarme pour attirer votre attention et celles de tous nos amis. Elle s'inscrit dans la suite du rapport que Mgr Samuel Kleda, président de la conférence épiscopale du Cameroun, nous a demandé pour alerter les autorités camerounaises et l'opinion publique nationale et internationale sur le drame que vivent les populations des régions Nord et Extrême-Nord du Cameroun.

Les exactions d'une violence inouïe et sans limite commises à l'encontre des populations pourtant paisibles de cette région, par le groupe islamiste djihadiste nigérian Boko-Haram (de son vrai nom Jama'atu Ahlis Sunna Lidda'Awati Wal-Jihad (groupe sunnite pour la prédication et le djihad), semble laisser le monde indifférent. Sous la houlette de son leader présumé et affiché, connu dans les médias sous le nom de Abubakar Shekau.

Depuis longtemps les évêques du Nigéria ont tiré la sonnette d'alarme sur ce qui se passait chez eux, mais ils n'ont été ni entendus ni même écoutés, lorsqu'ils expliquaient que le problème Boko Haram n'était pas un simple problème nigérian

Maintenant que la gangrène du terrorisme sanguinaire attaque cette région de notre pays, nous voulons à notre tour alerter les hommes et femmes de bonne volonté à travers le monde. En effet, jusqu'à très récemment les médias ont fait silence sur ce qui se passe au Nigéria et au Nord-Cameroun. Bien sûr, ils se sont émus au moment de l'enlèvement des 237 lycéennes de Chibok (14-15 avril 2014)  le monde semblait touché et sensible à cet enlèvement sans précédent mais pourtant rien n'a changé. La série noire d'hostilités et d'atrocités a continué et chaque nuit, qui tombe, renferme les plus graves dangers pour les populations de la région. Aucune nouvelles des filles de Chibok... L'émotion internationale, comme d'habitude, est retombée en même temps qu'un voile d'indifférence pudique, sur l'épouvantable sort pourtant sans surprise de ces malheureuses jeunes filles. Alors, comment prendre conscience qu'elles ne sont qu'une goutte d'eau dans l'océan d'atrocités dans lequel baigne ce coin d'Afrique...

Un autre moment d'émotion internationale a été la découverte du massacre de probablement près de 2.000 personnes, égorgées ou mitraillées à bout portant, dans les alentours de Baga entre le 03 et le 06 janvier dernier

D'innombrables villages sont attaqués et détruits des milliers de personnes massacrées ou déportées. Et personne ne bouge, nous n'avons que nos yeux pour pleurer

Que signifie cette indifférence ? Ne sommes-nous pas ici devant une illustration tragique de ce que notre Pape dénonce comme la "mondialisation de l'indifférence" ? C'est un thème qui lui est cher et qu'il reprend avec force dans son message pour le Carême 2015.

Quel est aujourd'hui le nombre exact des victimes de Boko-Haram ? On ne le saura jamais... On évoque de façon très crédible le chiffre de 15.000 depuis 2009, au Nigéria d'abord et au Cameroun depuis 2013. A celles-là il faut maintenant ajouter les victimes nigériennes depuis le 06 février dernier où Boko Haram a commencé à s'en prendre aussi au Niger.

15.000 depuis 2009, ça fait une moyenne de plus de 8 par jour depuis cinq ans !

Ici, en France, il a suffi des 17 victimes des frères Koachi et d'Amedy Coulibaly les 07 et 08 janvier en région parisienne pour déclencher une impressionnante et extraordinaire marée d'indignation contre le terrorisme

            "Ce qui s'est passé à Paris, lors des attentats, nous le vivons tous les jours ici et personne n'en parle dans le monde" déclarait récemment notre évêque Mgr Bruno Ateba à un journaliste français.

            Et on a vu comment et combien certains se sont emparés de cette indignation nationale pour la récupérer de manière scandaleuse et la mettre au service de leurs idéaux en manipulant l'opinion publique par des slogans stupides et réducteurs qui n'ont fait qu'aggraver la situation de populations chrétiennes et musulmanes qui ne demandent pourtant qu'à vivre en paix dans de nombreux pays en développement.

Au Nigéria et au Nord-Cameroun nous sommes en situation de guerre depuis des mois et des années et cela fait quelques semaines à peine que le monde semble en prendre conscience... Une guerre qui fait des milliers et des milliers de victimes. Des soldats bien sûr, mais surtout et avant tout des civils qui n'ont rien demandé ni fait pour mériter cela.

Le Nigéria semble impotent devant la question... Le président Goodluck Jonathan qui est candidat à sa succession a annoncé au moment de reporter les élections prévues le 14 février qu'en six semaines le problème serait réglé alors que le phénomène Boko Haram existe depuis 2002 et que sa volonté de nuisance est clairement affirmée depuis 2009 et que peu à peu il prend le pouvoir sur toute la région Nord du Pays en faisant à chaque fois reculer l'armée de la première puissance africaine...! La récente reprise de Baga par l'armée nigérianne inaugure-t-elle une nouvelle phase ?... Il faut l'espérer.

Il est vrai que depuis le 16 janvier le Tchad est entré en guerre au côté du Cameroun, que le Niger a promis d'envoyer des troupes et que les pays de la sous-région ont décidé début février la mise en place d'une coalition de 8.700 hommes... Mais cela ne refroidit en rien l'ardeur de Boko Haram qui dès qu'il est indexé par l'un ou l'autre pays, réagit par une attaque dans le pays concerné ! On dirait un roquet...

 

La raison de ma présence au Mans

Je suis venu tenter de faire retentir auprès de vous le cri d'angoisse des communautés du Nord-Cameroun, tellement menacées et qui se sentent bien souvent oubliées du reste du monde.

Notre diocèse de Maroua-Mokolo est particulièrement touché..., lui qui, depuis sa création en 1973, reste très engagé dans le développement et la promotion humaine de l'ensemble de la population de l'Extrême-Nord du Cameroun . C'est pourquoi nous ne pouvons garder le silence.

Depuis quarante ans, au quotidien et au nom de l'Evangile, nous travaillons dans les domaines de la santé, de la scolarisation ,du développement agricole, de la promotion des femmes, mais aussi dans le domaine de la micro-finance, de l'accompagnement des jeunes et à de leur insertion dans la vie active .Au nom de l'Evangile, nous menons avec tous, le combat de la promotion de chacun et, comme le dit le Pape Benoît XVI, nous témoignons que l'Église est "porteuse de la Bonne Nouvelle de la filiation divine de toute personne humaine" (Africae Munus,n°8).

Inlassablement, aux côtés de nos frères des autres confessions chrétiennes, de nos frères musulmans  et de ceux de la religion traditionnelle africaine, nous œuvrons  à l'émergence de cette région déjà très défavorisée de notre pays .

La situation d'insécurité nous a contraints à suspendre plusieurs de nos activités : certains centres de santé et certains établissements scolaires ont dû être fermés, des projets en faveur de la promotion des femmes ou de  l'accompagnement des jeunes sont arrêtés...

Dans une région déjà particulièrement pauvre, cette guerre semble vouloir arracher les unes après les autres les graines d'espérance en une vie meilleure et tout ce qui pouvait redonner sens à la vie de plus d'un million de personnes .

Nous ne voulons pas être ces "chiens muets incapables d'aboyer" dont parle le prophète Isaïe (Isaïe 56, 10-11).

Je voudrais reprendre ici les mots de notre cher Pape François qui le 1er janvier 2014 dans son message pour la journée internationale de la paix déclarait: "Nombreux sont les conflits qui se poursuivent dans l'indifférence générale. Á tous ceux qui vivent sur des terres où les armes imposent terreur et destructions, j'assure ma proximité personnelle et celle de toute l'Église .L'Église a pour mission de porter la charité du Christ également aux victimes sans défense des guerres oubliées, à travers la prière pour la paix, le service aux blessés, aux affamés, aux réfugiés, aux personnes déplacées et à tous ceux qui vivent dans la peur .L'Église élève aussi la voix pour faire parvenir aux responsables le cri de douleur de cette humanité souffrante, et pour faire cesser, avec les hostilités, tout abus et toute violation des droits fondamentaux de l'homme."

Les enjeux socio-économiques et spirituels de cette guerre sont énormes. La manière que nous aurons de réagir, chacun d'entre nous, là-bas au Cameroun bien sûr, mais ici aussi, peut contribuer à faire basculer cette région dans le chaos ou lui permettre, au contraire, d'établir un point de résistance à la barbarie qui semble vouloir envahir le monde. Nous ne pouvons pas, vous ne pouvez pas, vous cacher derrière votre petit doigt... C'est une menace qui nous concerne tous et elle ne pourra pas se résoudre par l'exclusion ou le repli frileux, (l'autruche qui met sa tête dans le sable prend un grand risque de se faire botter le train !) C'est dans la mise en œuvre réelle et concrète de la fraternité qui nous vient d'en haut que nous trouverons ensemble le chemin de la vie.

 

I. LA SITUATION NOUS A SURPRIS ET PRIS DE COURT

 

Depuis 2009 nous entendions parler des méfaits du groupe Boko Haram au Nigéria, mais nous ne nous sentions pas directement menacés. Le Nord-Cameroun et notamment ses villages frontaliers de Kolofata et d'Amchidé ont servi longtemps de "bases arrières" à Boko Haram pour se mettre à l'abri des poursuites de l'armée nigériane sans toutefois inquiéter les populations locales camerounaises. Des habitants d'Amchidé ont rapporté qu'à l'époque les membres du groupe terroriste disaient : "Nous n'avons pas de problème avec vous. C'est le Nigéria qui a un problème avec nous."

Cependant Boko Haram en a profité pour infiltrer le milieu camerounais. Des réseaux d'approvisionnement et des caches d'armes se sont mis peu à peu en place sur le territoire camerounais. On nous rapporte que des femmes transportaient des munitions dans leurs calebasses et thermos en venant soit disant puiser de l'eau ou rendre visite à leur famille. Les moyens de transport en commun et les véhicules particuliers ainsi que les motos des trafiquants de carburant ,étaient utilisés notamment sur l'axe Ndjaména-Mora-Amchidé pour le transport des armes légères et des munitions.

En 2013 les Boko Haram profitent de la période électorale au Cameroun pour se faire établir frauduleusement des cartes d'identité camerounaises. Aujourd'hui ils s'en servent pour déjouer les contrôles et se déplacer au Cameroun sans être inquiétés.

L'enlèvement, le 19 février 2013, des 7 membres de la famille française Moulin-Fournier (3 adultes et 4 jeunes enfants), a eu un grand retentissement dans le monde. Ce "coup médiatique" semble avoir dopé la capacité de nuisance du groupe Boko Haram. C'était un premier avertissement. Beaucoup pensaient alors que c'était avec la France que Boko Haram voulait en découdre. Ce sentiment allait se renforcer, le 13 novembre 2013, avec l'enlèvement du P. Georges Vandenbeusch, à la paroisse de Nguétchéwé, dans le diocèse de Maroua-Mokolo, de nationalité française lui-aussi.

Fort de ses succès, Boko Haram, récidive avec l'enlèvement, le 05 avril 2014, de Sœur Gilberte Bussière, religieuse canadienne (de 75 ans !) et des PP. Giampaolo Marta et Gianantonio Allegri, fidei donum du diocèse de Vicenza en Italie ,en service à la paroisse de Tchéré, dans le diocèse de Maroua-Mokolo. Les nationalités des otages démontrent que l'animosité de Boko Haram n'est pas orientée contre la France seulement. Par ailleurs, les terroristes, en frappant à 70 kms à l'intérieur des terres camerounaises, prouvent leur très grande capacité de nuisance, leur connaissance du terrain camerounais et leur mise en place de réseaux de complicités locales.

Avant même l'enlèvement des missionnaires de Tcheré, des exactions sur la population civile étaient déjà remarquées sur la ville d'Amchidé et d'autres villages de la frontière.

Un mois plus tard, l'enlèvement de 10 ouvriers chinois, à Waza (diocèse de Yagoua), dans la nuit du 16 au 17 mai 2014, montre s'il en est besoin que la hargne de Boko Haram n'en veut pas seulement au seul "Occident chrétien" mais bien à tous ceux qui travaillent pour le développement et se mettent en travers de sa route.

C'est aussi l'époque ou Boko Haram diffuse des vidéos sanglantes par le biais des téléphones portables et commet des atrocités ciblées pour intimider la population... Décapitations rituelles, coupage de langues, manducation de dattes trempées dans le sang humain des personnes égorgées, et consommation de sang humain dans des calebasses..., le tout accompagné de l'éternel refrain "Allahou Akhbar" comme si Dieu pouvait se reconnaître dans de telles horreurs.

Le 17 mai 2014, enfin convaincu de la gravité de la situation, le président Paul BIYA déclare la guerre à Boko Haram.

Les choses vont alors très vite monter en puissance. De sérieux accrochages entre les combattants du groupe islamiste et les forces armées camerounaises commencent en différents lieux de la frontière dès la fin du mois de mai.

Le harcèlement incessant va commencer contre les villages frontaliers. Peu à peu a panique va gagner les populations camerounaises.

L'enlèvement de personnalités camerounaises et de membres de leurs familles à Kolofata, le 27 juillet 2014, lors d'une attaque meurtrière ou de nombreux innocents trouvent la mort, finit de démontrer que la haine de Boko Haram est orientée contre tous ceux qui se mettent en travers de leurs projets et que le Cameroun est bien au nombre de ses ennemis.

Depuis fin juillet 2014, d'incessantes attaques souvent menées par de petits groupes lourdement armés circulant en moto (avec 3 ou 4 passagers par moto) viennent semer la panique dans les villages de la région jusqu'à une trentaine de kilomètres à l'intérieur des terres camerounaises. La fin de la saison des pluies, favorisant les déplacements par les pistes de brousse, n'a fait qu'augmenter le phénomène, rendant la tâche de l'armée encore plus ardue.

Certaines attaques spectaculaires au cours desquelles plusieurs centaines de combattants Boko Haram sont entrés en jeu, ont démontré la capacité de frappe de Boko Haram, son niveau élevé d'équipement lourd et l'évidente "professionnalisation" de certains combattants ainsi que le grand réseau d'informateurs installé sur le territoire camerounais. Cela pose la question de l'approvisionnement en armes aussi sophistiquées dont une partie a pu être récupérée lors de victoires sur l'armée nigériane, le reste provenant du trafic d'armes permanent dans la région sahélienne.

Les Boko Haram sont "chez eux" tout le long de la frontière du Borno et d'une partie de la frontière de l'Adamawa et, de là, font des incursions incessantes alentour  .Dans une vidéo, du 24 août 2014, Abubakar Shekau, va jusqu'à déclarer Gwoza, ville du nord-est du Nigeria, siège du califat islamique. Ses troupes font d'innombrables incursions en terre camerounaise et se replient en territoire nigérian (souvent avant que l'armée camerounaise n'ait pu réagir) .Là, sans être aucunement inquiétés par l'armée nigériane, ils se permettent de narguer les soldats camerounais qui n'ont pas le droit d'intervenir au-delà de la frontière.

Tourou puis:

Dimanche 21 septembre 2014 : Une vingtaine d'individus lourdement armés surgissent en moto de la route venant du Nigéria en direction du village de Tourou. Ils tirent à bout portant sur tout ce qui bouge et poursuivent les villageois qui s'enfuient jusque dans les champs. Ils vont tuer un nombre considérable de personnes sur le marché de Tourou, (parmi eux, deux responsables catholiques qui revenaient de la célébration de la parole dans leur communauté) Ils continuent leur massacre dan deux autres marchés voisins et brule une chapelle protestante. Bilan : 42 morts. Des habitants réussissent à tuer 4 Boko Haram à coup de lances et de machettes

Mabass

Dimanche 18 janvier 2015, autour de 6h 30, alors que les populations du village venaient juste de sortir de leur sommeil, certaines assises autour du feu pour se réchauffer contre le froid matinal, les assaillants, répartis en deux groupes, ont fait irruption dans ces deux villages. Tirant des coups de feu nourris et scandant "Allahou akbar", ils se sont mis à poursuivre les populations, incendiant toutes les maisons et greniers où les récoltes viennent d'être entreposées. Aussi bien chez les musulmans que chez les chrétiens et les populations pratiquant la religion traditionnelle. Les plus vaillants ont pu s'échapper par la force de leurs jambes, d'autres ont eu moins de chance et ont été pris en otage. Les lieux de culte n'ont pas été épargnés. Les chapelles de l'Eglise Catholique et de l'Eglise Baptiste ont été prises pour cible. La chapelle Baptiste a été entièrement détruite, celle de l'Eglise Catholique a été profanée : le crucifix, l'autel, les documents religieux et le matériel de musique religieuse détruits. Les assaillants sont repartis tranquillement au Nigéria avec leurs otages bien avant l'arrivée des soldats dans la localité. Bilan : 4 morts et 34 femmes et enfants enlevés.

Nguétchéwé

(Village du P. Vandenbeusch)

Au village de Baldjouel dans la nuit du 26 décembre 2014, vers 19h, plus d'une centaine de personnes armées, dont plusieurs enfants d'environ 12 ans, ont pris d'assaut le village. Au cri de "Allahou Akbar", ils encerclent le village, puis se mettent à piller les maisons en emportant chèvres et moutons avant de mettre le feu et tuant tous ceux qu'ils croisent. La plupart des personnes tuées sont ensuite jetées dans les flammes. Plusieurs familles ont été bloquées et consumées par les flammes. L'alerte donnée par les survivants n'a rien donné. Les assaillants ont opéré tranquillement jusqu'à 23h avant de repartir vers le Nigéria, accompagnés de quelques jeunes filles et femmes pour les aider à conduire les animaux. Craignant de se faire repérer par les forces de l'ordre, ils décident de renvoyer les femmes. Bilan 37 morts.

Kolofata

27 juillet 2014 : Une grande troupe de Boko Haram très lourdement armée sèment la panique dans le village en tirant en l'air et s'en prennent au domicile du vice premier-ministre Amadou Ali. Ils prennent une de ses épouses en otage et tuent plusieurs employés ainsi qu'un garde du corps. (M. Amadou ALI qui devait quitter Maroua dans la matinée, n'était pas encore arrivé à sa résidence.) Ils s'emparent ensuite du maire de la localité qui est également lamido (chef traditionnel), de son épouse, de quatre de ses enfants et d'une nièce.  Ils seront libérés le 11 octobre.

Amchidé

15 octobre 2014 : La ville d'Amchidé est assaillie par plusieurs centaines de combattants dont la plupart sont très jeunes. Ils sont venus à pieds ou à bord d'une vingtaine de pickups. Un char à chenille volée à l'armée nigériane couvre l'opération du côté Boko Haram. Une voiture piégée est lancée à vive allure contre le camp BIR (Brigade d'Intervention Rapide). Elle explose juste avant d'arriver au camp. Les militaires ripostent et détruisent le char à chenilles. Les Boko Haram pénètrent en ville et y commettent des atrocités contre la population. Ils s'en prennent aux débits de boisson, aux auberges, aux commerces, à l'agence de transfert d'argent Express-Union et aux édifices religieux catholiques et protestants. La population fuit, laissant derrière elle tous ses biens. Nombreux morts à cause des balles perdues. Un certain nombre de personnes jeunes et adultes sont égorgées, voire même décapitées. Le lendemain, certains cadavres ont été retrouvés en pleine rue avec la tête posée sur le dos. Depuis la communauté est provisoirement fermée...

Waza : (Moulin Fournier, chinois,)

1er janvier 2015 : Un car de transport de civils tombe dans une embuscade de Boko Haram sur l'axe Waza-Mora, dans l'extrême nord du Cameroun. Les jihadistes égorgent onze personnes et en blessent six autres. Certains passagers sont portés disparus.

Fotokol (200 morts récemment)

03 février 2015 : l'armée tchadienne attaque la ville frontalière de Gamboru après avoir effectué la veille un important pilonnage d'artillerie depuis Fotokol (du côté camerounais de la frontière) et des bombardements aériens. Le bilan de l'opération s'élèverait à 200 morts dans les rangs de Boko Haram. En représailles, le 04 février, les islamistes attaquent la ville de Fotokol avec l'aide de complices venus des villages nigérians environnants. Ils égorgent et massacrent près de 400 personnes dont au moins un imam et incendient une vingtaine de maisons, 4 boutiques ainsi que l'hôtel de ville et la grande mosquée.

Baga : (2.000 morts, 2 jours avant Charlie Hebdo)... 

Nous en avons déjà parlé plus haut. Je n'y reviens pas...

Cette litanie de l'horreur ne donne qu'une pâle idée de l'incessant harcèlement qui pèse sur nous.

Le nombre d'attaques et d'incursions Boko Haram dans la région est incalculable nous ne pouvons les évoquer toutes. Mais il est important de noter que, s'il y a parfois des moments de répit, la violence ne fait qu'augmenter, contribuant ainsi à la démoralisation des populations.

L'axe Mora-Waza-Ndjaména (200 kms) principale voie de commerce entre le Cameroun et le Tchad est devenu totalement impraticable.  

L'usage des mines depuis fin octobre (a marqué une étape dans la stratégie de terreur mise en place par Boko Haram, portant ainsi un grand coup au moral des troupes camerounaises.

L'utilisation de l'armée de l'air depuis le 28 décembre 2014, semble avoir redonné du courage aux soldats mais n'a pas empêché la multiplication des opérations de harcèlement menées par Boko Haram.

L'armée camerounaise prend peu à peu le contrôle des axes commerciaux provoquant une crise de ravitaillement chez Boko Haram. Les terroristes vont alors multiplier les razzias dans les villages frontaliers donnant lieu à des scènes d'une violence inouïe qui participent à la montée de la psychose de la population locale.

Des milliers de bœufs sont volés et emmenés au Nigéria ou sont déplacés par leurs propriétaires à l'intérieur des terres ce qui donne lieu à de nombreuses frictions entre éleveurs et agriculteurs et permet une infiltration d'éléments Boko Haram à l'intérieur du pays.

De très nombreux jeunes camerounais sont recrutés ou enlevés de force pour grossir les troupes de Boko Haram et fournir de la "chair à canon" Les communautés musulmanes constituent le vivier principal de recrutement du groupe islamiste et ceux d'entre eux qui s'y opposent subissent la même violence que les autres groupes de population. Après leur avoir donné un semblant de formation, les avoir fanatisés et drogués (notamment avec le tramol qui est un dérivé du tramadol et que l'on trouve en vente libre sur tous les marchés de la région ou de la dissolution) les Boko Haram envoient toujours ces enfants en première ligne, pendant que les combattants professionnels préparent et exécutent les opérations à plus haute technicité militaire. Le "travail" des plus jeunes consiste parfois seulement à crier "Allahou Akhbar"... pendant les attaques ou à incendier les maisons et les récoltes. Le démantèlement du centre de formation de Guirvidic (au Cameroun), le 27 décembre 2014, s'ajoute à de très nombreux témoignages qui montrent que plus de 2.000 jeunes camerounais ont été recrutés ces derniers mois.

 Par ailleurs nous savons que parmi les combattants Boko Haram se trouvent aussi des jeunes filles .On en a retrouvé dernièrement parmi les cadavres que les terroristes n'avaient pas eu le temps de remporter avec eux comme ils le font habituellement (non seulement pour les enterrer ou empêcher de les comptabiliser mais aussi pour récupérer les fortes sommes d'argent en leur possession).

Certaines attaques du groupe Boko Haram sont visiblement des expéditions punitives destinées à se venger de traîtres ou de dénonciateurs que l'on n'hésite pas à venir chercher jusque dans des villages éloignés de la frontière pour les égorger sauvagement en signe d'avertissement.

Des dizaines de milliers de réfugiés et encore plus de déplacés

Toutes ces horreurs ont entraîné une arrivée massive de réfugiés du Nigéria dans un premier temps .

Leur nombre ne cesse d'augmenter chaque jour. De 19.000 réfugiés avant Noël 2014, le camp de Minawao est passé à 31.355 (7.800 familles) à la date du 26 janvier 2015. Bien évidemment cela ne prend pas en compte ceux qui sont encore dans la nature ni les nigérians qui sont partis vers le Niger, le Tchad ou le sud du Nigéria. RFI parle de 100.000 réfugiés au Niger au 23 janvier 2015.

La plupart ont été amenés par des camions du HCR qui sont venus chercher les réfugiés dans certains villages camerounais frontaliers. D'autres se sont débrouillés pour louer des camions pour fuir devant la mort .Les autres font la route à pied et se sont d'interminables files de malheureux qui sillonnent les routes de la région au péril de leur santé et parfois de leur vie ...

Ceux qui sont au camp de Minawao sont pris en charge par tout un ensemble d'organisations non gouvernementales .Et, même si leur situation est difficile ils ont au moins de quoi survivre.

Notre grande préoccupation va à l'encontre des « déplacés » camerounais qui eux, sont éparpillés dans la nature et se retrouvent à la charge de familles déjà très démunies qui voient parfois leur nombre de bouches à nourrir doubler ou tripler là où ils n'avaient déjà qu'à peine de quoi vivre .

C'est la raison de la quête de ce soir et des jours qui viennent... Il nous faut absolument aider la Caritas diocésaine qui se retrouve bien seule devant le problème... Nous avons évalué les besoins à plus de 300.000 euros, nous en avons déjà trouvé 100 et nous espérons un coup de main de certains organismes comme le CCFD. Merci à vous de ce que vous pourrez faire à l'occasion du Carême pour venir en aide à ceux qui les assistent.

Une économie locale en chute libre

Il aurait fallu du temps pour décrire la catastrophe économique qui s'abat sur la Région de l'Extrême-Nord du Cameroun, connue pour être déjà la plus pauvre du pays.

Le seuil de pauvreté est fixé officiellement paraît-il à 740 CFA/jour par équivalent adulte, soit 1,12 euros. Or, plus de la moitié de la population de la région vit avec 350 CFA/jour par équivalent adulte soit 0,53 euros. Le seuil de pauvreté est déjà un Eldorado pour nous !

Depuis 2012 et la montée de l'insécurité, l'économie de la région est littéralement morte. Aucun secteur de l'économie ne fonctionne normalement.

Le secteur touristique, pourtant florissant, est tombé à zéro, ce qui a des répercussions terribles dans le secteur artisanal, l'hôtellerie, etc...

Le secteur agricole, pratiqué par plus de 80% de la population, est sinistré. Pendant la saison des pluies, plusieurs personnes ont été assassinées alors qu'elles étaient occupées à leurs travaux champêtres, ce qui a contraint certains à abandonner leurs parcelles pour s'enfuir. Dès le début des récoltes, de nombreuses parcelles de champ ont été incendiées, ce qui a rendu une récolte impossible dans certaines localités. De nombreux villages aux terres cultivables ont été désertés.

La SODECOTON qui achète habituellement le coton aux producteurs n'a pas pu récupérer le coton dans certains villages. Bien que le coton ait déjà été pesé et évalué, les paysans n'ont pas été payés.

Tous ces facteurs compromettent sérieusement la sécurité alimentaire des populations de la région de l'Extrême-Nord ainsi que la prise en charge des besoins de première nécessité. Une famille sur deux risque fortement de connaître la famine cette année 2015.

Le rapt du bétail par des hommes armés dans les villages et sur les marchés a provoqué une émigration massive des cheptels bovins des villages frontaliers vers l'intérieur du pays, ce qui accentue la pression sur les ressources en eau, pâturage, etc... Des conflits entre agriculteurs et éleveurs sont déjà perceptibles dans certains coins...

Les attaques récurrentes des marchés par les Boko Haram ont provoqué la fermeture de certains marchés hebdomadaires, qui sont pourtant les lieux par excellence de commercialisation des produits. Malgré la présence des forces de l'ordre pour sécuriser les marchés dans la journée, les Boko Haram interviennent souvent après leur départ en fin d'après-midi  et repartent sans être inquiétés.

Les autorités administratives ont interdit tout déplacement en moto dans les départements frontaliers. C'est bien parce que cela a permis une réelle diminution de l'infiltration Boko Haram. Mais le revers de la médaille c'est que  les paysans ne peuvent plus transporter leurs marchandises et que de nombreux jeunes dont l'activité était le mototaxi se retrouvent au chômage.

Cerise sur le gâteau, la région est de plus en plus abandonnée par les organisations d'aide au développement qui n'osent plus s'aventurer dans la région. En outre, les associations locales de développement, même les plus fiables, ne reçoivent plus d'aides, car les ONG n'accordent pas de financement de peur que ces subventions servent à financer Boko Haram.

Le chômage déjà massif chez les jeunes faiblement scolarisés ne fait qu'augmenter. C'est une bonne occasion pour Boko Haram de recruter des jeunes désœuvrés dans ses rangs en leur proposant un salaire mirobolant allant jusqu'à 500 000 CFA par mois (760 euros). On entend couramment les jeunes dire : "les enfants des pauvres n'ont plus besoin de présenter les concours au Cameroun. Le gouvernement camerounais nous refuse l'entrée dans la fonction publique pour  gagner 100 000 CFA par mois (150 euros), alors que Boko Haram, sans concours, nous propose 300 000 à 400 000 CFA (450 à 600 euros) par mois."

Un diocèse privé d'une grande partie de ses forces vives... et contraint à fermer certaines structures de développement

De nombreux ouvriers apostoliques sont partis la plupart par obéissance à leur congrégation ou sur pression de leurs ambassades. A titre d'exemple, pour le seul diocèse de Maroua-Mokolo :

Sur un personnel de : 56 prêtres, 18 diacres, 13 religieux non-prêtres, 104 religieuses.

Ont quitté le diocèse : 12 prêtres,   0 diacres,   2 religieux non-prêtres,    47 religieuses.

Pour les communautés chrétiennes, au-delà des questions pratiques que cela pose, c'est une véritable interrogation...

            Certains missionnaires expatriés restent contre vents et marées (Prêtres : 12 africains, 5 européens, 1 sud-américain ;  Religieux-non prêtres : 2 africains, 1 nord-américain ; Religieuses : 15 africaines, 3 européennes)

Le clergé local (prêtres et diacres permanent) et les religieuses qui ont pu rester font preuve d'un grand courage malgré la peur et les nuits sans sommeil. Avec l'aide de nombreux catéchistes ils assurent une présence là où c'est encore possible auprès des populations.

Nous avons dû fermer certains centres de santé, certaines écoles. Beaucoup d'enfants se retrouvent dans la nature et vont perdre leur année scolaire...

Cependant nous notons avec admiration que, malgré la peur et le danger, de nombreuses communautés chrétiennes continuent à se rassembler pour la prière, comme autant de petites lucioles de foi allumées dans la nuit.

Parler des journées de Promotion humaine .....

Le thème retenu est : « Etre Homme (homme et femme) aujourd'hui à Tokombéré ».

 

En 2015, nous constatons que nous sommes brassés les uns avec les autres (ethnies, religions...). Nos racines s'entremêlent et parfois se mélangent. Cela nous fragilise car nous ne savons plus exactement qui nous sommes et ce que veut dire être un homme aujourd'hui. Il n'est plus possible, comme autrefois, de nous construire en opposition les uns contre les autres. C'est ensemble, les uns avec les autres, que nous pouvons définir vers quoi nous voulons marcher. C'est le rôle de notre Projet de Promotion Humaine. Nous aurons à nous poser les questions suivantes :

 

1.      Qui suis-je aujourd'hui comme être humain ?

a.     en tenant compte de mes racines

b.     en tenant compte des questions nouvelles qui se posent

c.      en tenant compte des blocages que je rencontre partout

 

2.      Que puis-je espérer ?

a.     Quels sont mes objectifs et mes désirs ?

b.     Comment m'ouvrir à ceux des autres ?

 

3.      Que pouvons-nous faire pour atteindre ensemble ces objectifs ?

a.     Le Projet de Promotion Humaine (PPHT) peut-il nous aider

dans ce sens ?Comment ?

b.     Et moi, que puis-je faire là où je suis ?

 

Cependant, au cœur de la souffrance, les relations interreligieuses restent sereines .

Une estimation faite à partir des données fournies par les différentes communautés religieuses donne la répartition suivante :

Les Chrétiens et assimilés : (18 % de la population)

Catholiques, protestants, orthodoxes, adventistes. (Baptisés catéchumènes et sympathisants)

Les musulmans : (35 % de la population)

Très présents dans la plaine et les grands centres urbains, ils sont quasi inexistants dans les massifs montagneux pourtant très peuplés.

Les pratiquants de la religion traditionnelle (47 % de la population)

Nous plaçons ici les pratiquants de la religion traditionnelle et tous ceux qui ne se rattachent à aucune des religions "dites du Livre" citées ci-dessus.

Après un silence inquiétant la communauté musulmane camerounaise se positionne de plus en plus clairement contre Boko Haram, depuis décembre 2013, lui niant le droit de se prétendre musulman.

Cependant, si on comprend ce premier geste de rejet de la part des musulmans modérés il nous faut quand même aider nos frères musulmans à prendre conscience que Boko Haram est un fruit de l'islam. Fruit pourri sans doute et dénaturé mais fruit quand même. Tant que les musulmans modérés du monde entier se contenteront de balayer d'un revers de la main les djihadistes de tout bord, et qu'ils ne se donneront pas le mal de comprendre comment l'Islam a pu engendrer de tels monstres, nous n'arriverons pas à résoudre le problème du terrorisme djihadiste. Abdennour Bidar, Philosophe spécialiste des évolutions contemporaines de l'islam et des théories de la sécularisation et post-sécularisation, le dit fort bien dans sa lettre ouverte au monde musulman du 10 janvier 2015, que je vous invite à lire et à méditer.

Dans les 30 dernières années un changement profond s'est produit dans l'Islam du Nord-Cameroun et celui du nord Nigeria. La montée en force de courants de réforme islamiste est évidente. Ce changement est surtout le fruit de l'influence des courants réformistes Salafiste (ou wahhabite pour d'autres) et de la Da'wa Saoudienne et Pakistanaise (appel à l'Islam), fortement appuyée et financée par l'Arabie Saoudite et plus récemment par le Qatar. L'encadrement des populations est très bien fait.

Cela ne veut pas encore dire islamisme radical, mais où est la frontière ? Ce réformisme devient islamisme radical dès qu'il adopte un projet politique précis de société islamique. N'oublions pas que l'islam Saoudien véhicule une vision de la religion dogmatique, littéraliste, puritaine et complètement rétrograde. C'est lui qui a donné naissance et nourri ces montres terroristes d'Al-Qâida, Al-Nosra, Aqmi, Etat islamique, Boko Haram...

Dans notre région la communauté musulmane n'a pas franchi la limite d'avoir un projet politique pour imposer une société islamique dans notre région. Ils se sont même démarqués publiquement du groupe djihadiste de Boko Haram, ce qui fait que dans les deux dernières années eux aussi ont subi de nombreuses violences de la part de Boko Haram. C'est avec eux que nous portons cette souffrance.

C'est pourquoi aussi nos rencontres entre chrétiens et musulmans dans notre région, n'ont fait qu'augmenter. Rencontres faites dans la sérénité et dans la franchise. J'évoque juste les week-ends de formation que nous avons organisés dans le secteur dont je suis vicaire épiscopal. Ainsi que l'inauguration récente de la maison de la rencontre Elle abrite un centre de documentation islamo chrétien comprenant les principaux ouvrages classiques de l'Islam et du Christianisme. Il sera le siège de l'antenne régionale de l'Acadir (Association Camerounaise de Dialogue Interreligieux) et le lieu de toutes nos rencontres interreligieuses sans oublier les activités des jeunes.

Les tensions qu'on retrouve entre chrétiens et musulmans dans certains pays voisins, n'existent pas chez nous, même si certains, d'un côté ou de l'autre, voudraient attiser les passions et réduire le problème à une affaire de religion. L'Eglise catholique locale sait que son travail ne se résume pas à assurer l'administration spirituelle d'une partie de la population, mais qu'elle a pour vocation d'annoncer et de témoigner de la fraternité universelle. Elle souhaite pourvoir continuer à le faire dans les meilleures conditions possibles.

 

Pour conclure : quelle est la place de la communauté chrétienne dans ce monde troublé ?

Revenons aux fondamentaux :

"Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde." (Mt 28, 19-20)

(Notons en passant que le verset 20 est le thème que notre diocèse de Maroua-Mokolo a retenu pour cette année).

Faites des disciples :

Cela veut dire proposer, enseigner, une parole qui donne envie de suivre et de marcher ensemble... Cette parole c'est l'Evangile et le Christ lui-même.

Nous sommes donc là  d'abord et avant tout pour témoigner du Christ.

Baptisez- les :

Cela veut dire étymologiquement "plongez-les" au Nom du Père du Fils et du St Esprit. Plongez-les dans quoi ? Dans la Vie Nouvelle dont la source est la mort et la résurrection du Christ. C'est du cœur ouvert de Jésus que jaillit l'Eglise... Cette vie nouvelle qui se réalise pleinement par le baptême vécu et célébré commence bien avant ce dernier et ne va pas toujours jusqu'à la célébration du sacrement. Ce n'est pas à nous de faire des chrétiens. C'est Dieu qui appelle ! Mystère de la vie de chacun...

Apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé :

Qu'est-ce que le Christ nous a commandé ? "Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime." (Jean 15, 12-13) et il ajoute au verset suivant : "Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande."

"Nous ne pouvons invoquer Dieu, Père de tous les hommes, si nous refusons de nous conduire fraternellement envers certains des hommes créés à l'image de Dieu. La relation de l'homme à Dieu le Père et la relation de l'homme à ses frères humains sont tellement liées que l'Écriture dit : « Qui n'aime pas ne connaît pas Dieu » (1 Jn 4, 8)... L'Église réprouve donc, en tant que contraire à l'esprit du Christ, toute discrimination ou vexation dont sont victimes des hommes en raison de leur race, de leur couleur, de leur condition ou de leur religion. En conséquence, le saint Concile, suivant les traces des saints Apôtres Pierre et Paul, prie ardemment les fidèles du Christ « d'avoir au milieu des nations une belle conduite » (1 P 2, 12), si c'est possible, et de vivre en paix, pour autant qu'il dépend d'eux, avec tous les hommes, de manière à être vraiment les fils du Père qui est dans les cieux."

"L'homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres ou s'il écoute les maîtres, c'est parce qu'ils sont des témoins", nous dit Paul VI.

Maîtres par notre témoignage

Je retiens trois aspects de ce témoignage que nos communautés essaient de mettre en œuvre dans notre diocèse de Maroua-Mokolo.

Témoins du bon berger (pas seulement les pasteurs dans l'Eglise, mais aussi les laïcs dans le monde puisque le berger c'est le Christ et que par notre baptême nous sommes les membres de son corps)

"Le voleur ne vient que pour voler, égorger, faire périr. Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance. Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis. Le berger mercenaire n'est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s'il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s'enfuit ; le loup s'en empare et les disperse. Ce berger n'est qu'un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui." (Jn 10, 10-13)

Nous oublions trop souvent que, disciple du Christ, notre vie est donnée avec la sienne ! Alors quand vient le temps de l'épreuve et de la vérification nous sommes impressionnés par ce que cela veut dire... Mais il n'est pas question de nous préparer à donner notre vie mais de rendre compte du fait qu'elle est déjà donnée ! Et que ceux qui s'en prendre à elle, perdent leur temps quand ils veulent nous prendre notre vie... Il n'y a rien à prendre, c'est déjà donné ! "Ma vie nul ne la prend c'est moi qui la donne", nous dit le bon berger au verset 18. Quand nous prenons conscience que notre vie est donnée avec le Christ, cela donne une grande liberté face à la mort... De toute façon, il va bien falloir mourir un jour ! Mourir, en soi, n'est pas un problème, mais il n'y a rien de plus idiot que de mourir bêtement ! Or ce serait mourir bêtement que de mourir en contradiction avec ce qui donne son sens à notre vie.

Témoins du "Frère aîné"

"Ceux que, d'avance, il connaissait, Dieu les a aussi destinés d'avance à être configurés à l'image de son Fils, pour que ce Fils soit le premier-né d'une multitude de frères." (Romains 8, 29)

Cette fraternité nous l'avons reçue en héritage de Dieu lui-même. Elle n'est pas le résultat d'une quête et de bons sentiments ! Elle est une vocation à mettre en œuvre...

Le Pape Benoît XVI que je citais plus haut nous dit que  l'Église est "porteuse de la Bonne Nouvelle de la filiation divine de toute personne humaine"

"Nous avons entendu un appel, et nous devons y répondre : l'appel à briser la spirale de la haine et de la violence, à la briser avec un mot: 'frère'. Mais pour dire cette parole nous devons tous lever le regard vers le Ciel, et nous reconnaître fils d'un même Père." Ces mots qui semblent écrit pour nous, ne sont pas de moi. Ils sont ceux que le Pape François adressaient aux président Israélien Shimon Peres et palestinien Mahmoud Abbas, le 08 juin 2014 lors de la soirée de prière pour la paix organisée chez lui, au Vatican.

Un ami, imam d'une communauté très menacée par la violence Boko-Haram, me disait un jour : "Nous les croyants, nous sommes tous en chemin. Celui qui s'arrête et qui dit qu'il possède la vérité et veut l'imposer aux autres devient dangereux pour tous..." Mon problème ne doit pas être de démontrer que l'autre à tort pour prouver que j'ai raison, mais de découvrir que l'autre est dépositaire d'une vérité qui vient apporter un éclairage complémentaire à la part de vérité dont je suis moi-même dépositaire. Le Coran lui-même nous invite à la rencontre : "Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous fassiez connaissance entre vous. Le plus noble d'entre vous auprès d'Allah est le plus pieux." (Sourate 49, au Verset 13)

"Nous sommes tous sur la même piste" disait Baba Simon, ce qui ne veut pas dire que nous marchons à la queue leu leu sur une même route, mais que nous sommes tous en tension vers un même but, un même terme, un même sommet.

Et nous arrivons ici au troisième aspect de notre témoignage :

Témoins du Christ Chemin, Vérité et Vie.

Le Christ est Chemin de tous les hommes, pas seulement des chrétiens... Ce chemin c'est la montée vers Dieu, la montée "en Dieu" de chacun d'entre nous. Il n'y a qu'un Dieu, et c'est en lui que nous sommes invités à monter... Le Christ qui "devait mourir pour rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés" (Jn 11, 51-52)  est cette montée même en chacun d'entre nous... "Jésus, c'est l'Homme qui grandit" disait Baba Simon.

Prenons l'exemple d'une montagne dont nous ferions l'ascension en partant chacun d'un piémont différent... Si chacun décrit ce qu'il voit en prétendant que c'est l'unique vérité nous allons vite tomber dans un dialogue de sourds... Nous aurons l'impression de marcher sur des routes bien différentes en oubliant que ce qui donne son sens à la route, c'est le but vers lequel elle conduit. Si je me mets à l'écoute de ce que l'autre décrit alors sa perception enrichit la mienne, forcément limitée.  Ensemble, nous avons une meilleure appréhension de la vérité globale. Arrivé au sommet de la montagne nous serons surpris de nous retrouver nez à nez avec celui qui montait sur l'autre flanc et décrivait un chemin bien différent du mien... C'est la certitude de marcher vers un même sommet, un même but qui doit guider notre marche en avant dans le respect du chemin de chacun...

Pour cela il nous faut essayer d'être intelligents et intelligibles

Etre intelligent :

C'est dire savoir lire les événements et les situations de l'intérieur (et non pas à partir de mes propres vues) Respecter le point de vue de l'autre parce que je le reconnais frère et que, à ce titre, je fais le choix de l'aimer. (Comme je vous ai aimés, c'est-à-dire jusqu'à mourir)

Vous avez vu, j'espère, combien de dégâts les caricatures de Mahomet ont provoqué à travers le monde... Je ne sais pas si vous avez acheté le numéro concerné mais si c'est le cas je vous invite à lui réserver le sort qu'on réservait autrefois aux vieux journaux ! Jésus en a parlé de ce genre de provocation... : Ne pas scandaliser les petits !

Que cherchaient à prouver les auteurs de ces dessins ? Qu'ils n'avaient pas peur ? Mais on s'en fout qu'ils aient peur ou non ... Ce qu'on leur demande c'est d'aimer leurs frères et de rendre possible la vie fraternelle jusqu'à en mourir... Moi j'ai peur... D'abord de mourir bêtement comme je vous le disais plus haut, mais peut-être avant tout de provoquer la chute et la mort des petits qui sont mes frères... La liberté de mon expression doit s'incliner devant le respect de celle de l'autre. Ils n'avaient rien demandé les chrétiens du Niger et pourtant on a brûlé leurs églises et envenimés les bonnes relations qu'ils avaient avec leurs frères musulmans ! C'est ça servir la fraternité universelle ? Heureusement, au Niger déjà, et chez nous surtout, les musulmans sont plus ouverts et même s'ils ont été peinés de voir le manque de respect de leurs valeurs, ils ont su dépasser la rancune et continuer le dialogue avec nous...

Intelligible :

C'est-à-dire avoir une attitude et un discours cohérent avec ce que je prétends annoncer. En ce qui nous concerne, nous devons chercher à Imposer le respect par la cohérence de notre amour chrétien... Ça passe parfois par l'offrande de sa vie. "Il ne parlait pas comme les scribes et les pharisiens mais comme un homme qui a autorité." (Mt 7, 29) Et au moment du témoignage ultime, le païen qui était au pied de la Croix ne s'y est pas trompé : "Vraiment cet homme était fils de Dieu !"(Mc 15, 39)

L'énorme travail de conversion auquel le pape François nous convie tous (à commencer par les cardinaux et sans oublier les mondes de la politique et de la finance, est un chemin lumineux...)

Ne pas se croire toujours obligé de s'identifier au premier Charlot venu, quand bien-même il s'appellerait Charlie... Le Christ est là, qui fait de nous les membres de son corps...

Restons nous-mêmes, chacun de nous, là où il est, du mieux possible, en communion avec tous. En se rappelant que le mot communion veut dire "porter ensemble" et que nous sommes les disciples de celui qui nous invite à porter avec lui son joug. Oui, "Mon joug est facile à porter et mon fardeau léger" (Mt 11,30)

C'est un peu tout cela qui fait que malgré les menaces et les pressions diverses qui s'exerce sur nous, nous avons fait le choix de rester vivre à Tokombéré et de continuer ensemble, avec nos frères de là-bas à porter le poids du jour et de la chaleur...

Excusez-moi d'avoir été long... Je vous remercie de votre attention.